Une autre vision du développement durable
Texte provenant du Monde diplomatique.
Ce texte qui, pour la majeure partie des gens, demande une bonne dose de concentration et un dictionnaire à portée de main pour le lire et le comprendre, comme d'ailleurs plusieurs textes du journal mensuel Le Monde diplomatique, ce texte, donc, remet en perspective une expression qui est presque déjà passée dans le langage de tous les jours: le développement durable. L'auteur remet d'abord en perspective historique ce "développement", qui selon lui n'est autre chose que la continuité sous une autre forme de la colonisation, précisant que les anciennes colonies, même celles qui ont vraiment essayé, n'avaient pas vraiment les possibilités d'appliquer ce modèle de société à la leur. Le développement selon lui est lié à 4 valeurs fondamentales: le progrès, l'universalisme, la maîtrise de la nature et la rationalité quantifiante. Selon lui, ces valeurs n'ont aucune racines dans plusieurs sinon toutes les sociétés qui sont aujourd'hui celles que l'on désigne comme "en voie de développement", essentiellement celles de l'émisphère sud. Elles seraient même rigoureusement impossibles à mettre en oeuvre parce qu'impensables et interdites dans ces sociétés. Ce sont des valeurs occidentales, qui ne sont pas exportables. Selon l'auteur, le développement de l'émisphère Sud n'est plus vendeur dans les hautes sphères décisionnelles de l'occident, et ce depuis longtemps, et l'aide au développement n'a par conséquent cessé de décroître depuis 30 ans. (de 1% du PIB en 1960, révisé à 0.70% en 1995, et qui atteint moins de 0.25% en 2000) Il souligne que la polarisation entre les riches et les pauvres sur cette planète a atteint des sommets presque inégalés dans l'histoire (il faut remonter aux Pharaons pour trouver une situation semblable), précisant que "les avoirs des 84 personnes les plus riches du monde surpasse le produit intérieur brut de la Chine avec son 1,2 milliard d'habitants!" Le "développement durable" est selon lui "la plus belle réussite dans cet art du rajeunissement des vieilles lunes. Il constitue un bricolage conceptuel, visant à changer les mots à défaut de changer les choses". En somme, le développement durable, c'est encore le développement, c'est encore le contrôle de la nature (entendre multiplication de la pollution et du réchauffement de la planète), bref, c'est la fin du monde annoncée pour demain. Selon l'auteur, il faut non pas faire du développement durable au Sud, mais bien modifier le développement du Nord, et surtout les valeurs de l'occident. À lire avec grand intérêt. Les pages du Monde diplomatique sont toujours une excellente référence, des textes toujours très érudits et demandant concentration, mais toujours très éclairés. La rédaction du Site ovale |
(des passages du texte ont été volontairement mis en caractère gras par la rédaction du Site ovale afin de les mettre en évidence) Le Monde diplomatiquemai 2001 | pages 6 et 7Les mirages de l'occidentalisation du monde
En finir, une fois pour toutes, avec le développementpar Serge latouche philosophe. Auteur notamment de l'autre Afrique, Albin Michel, Paris, 1998, et des Dangers du marché, Presses de sciences-po, Paris. Le «développement» est semblable à une étoile morte dont on perçoit encore la lumière, même si elle s'est éteinte depuis longtemps, et pour toujours. Gilbert Rist. Tous droits réservés © Le Monde diplomatique 2002 Présenté comme la solution aux problèmes du sud, le développement n'est souvent qu'un autre visage de l'occidentalisation du monde. Qu'il soit «durable», «soutenable» ou «endogène», il s'inscrit toujours, de manière plus ou moins violente, dans la logique destructrice de l'accumulation capitaliste. il signifie inégalités, destruction de l'environnement et des cultures. Pourtant, des solutions peuvent être imaginées, qui prennent en compte la diversité du monde et s'appuient sur les expériences, menées ici ou là, d'économie non marchande. Voici un peu plus de trente ans est née une espérance. une espérance aussi grande pour les peuples du tiers-monde que le socialisme l'avait été pour les prolétariats des pays occidentaux. une espérance peut-être plus suspecte dans ses origines et dans ses fondements, puisque les blancs l'avaient apportée avec eux avant de quitter les pays qu'ils avaient pourtant durement colonisés. Mais enfin, les responsables, les dirigeants et les élites des pays nouvellement indépendants présentaient à leur peuple le développement comme la solution de tous leurs problèmes. Les jeunes etats ont tenté l'aventure. avec maladresse, peut-être, mais ils l'ont tentée, et souvent avec une violence et une énergie désespérées. Le projet «développementiste» était même la seule légitimité avouée des élites au pouvoir. certes, on peut épiloguer à l'infini pour savoir si les conditions objectives de réussite de l'aventure moderniste étaient ou n'étaient pas remplies. Sans ouvrir cet énorme dossier, tout un chacun reconnaîtra qu'elles n'étaient guère favorables ni à un développement planifié, ni à un développement libéral. Le pouvoir des nouveaux etats indépendants était pris dans d'insolubles contradictions. Ils ne pouvaient ni dédaigner le développement ni le construire. Ils ne pouvaient, en conséquence, ni refuser d'introduire ni réussir à acclimater tout ce qui participe de la modernisation : l'éducation, la médecine, la justice, l'administration, la technique. les «freins», les «obstacles» et les «blocages» de toute nature, chers aux experts économistes, rendaient peu crédible la réussite d'un projet qui implique d'accéder à la compétitivité internationale à l'époque de l'«hypermondialisation». Théoriquement reproductible, le développement n'est pas universalisable. D'abord pour des raisons écologiques : la finitude de la planète rendrait la généralisation du mode de vie américain impossible et explosif. Le concept de développement est piégé dans un dilemme : soit il désigne tout et son contraire, en particulier l'ensemble des expériences historiques de dynamique culturelle de l'histoire de l'humanité, de la chine des han à l'empire de l'inca ; et alors il n'a aucune signification utile pour promouvoir une politique, et il vaut mieux s'en débarrasser. Soit il a un contenu propre et définit alors nécessairement ce qu'il possède de commun avec l'expérience occidentale du «décollage» de l'économie telle qu'elle s'est mise en place depuis la révolution industrielle en angleterre dans les années 1750-1800. Dans ce cas, quel que soit l'adjectif qu'on lui accole, son contenu implicite ou explicite réside dans la croissance économique, l'accumulation du capital avec tous les effets positifs et négatifs que l'on connaît. Or, ce noyau dur, que tous les développements ont en commun avec cette expérience-là, est lié à des «valeurs» qui sont le progrès, l'universalisme, la maîtrise de la nature, la rationalité quantifiante. Ces valeurs, et tout particulièrement le progrès, ne correspondent pas du tout à des aspirations universelles profondes. Elles sont liées à l'histoire de l'occident et recueillent peu d'écho dans les autres sociétés (2). les sociétés animistes, par exemple, ne partagent pas la croyance dans la maîtrise de la nature. L'idée de développement est totalement dépourvue de sens et les pratiques qui l'accompagnent sont rigoureusement impossibles à penser et à mettre en oeuvre parce qu'impensables et interdites (3). Ces valeurs occidentales sont précisément celles qu'il faut remettre en question pour trouver une solution aux problèmes du monde contemporain et éviter les catastrophes vers lesquelles l'économie mondiale nous entraîne. Le développement a été une grande entreprise paternaliste («les pays riches assurent l'essor des pays les moins avancés») qui a occupé approximativement la période des «trente glorieuses» (1945-1975). Conjugué transitivement, le concept a fait partie de l'ingénierie sociale des experts internationaux. c'était toujours les autres qu'il fallait développer. tout cela a fait faillite. En témoigne le fait que l'aide fixée à 1% du produit intérieur brut (PIB) des pays de l'organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), lors de la première décennie du développement des nations unies en l960, réajustée à la baisse à 0,70% en l992 à Rio et en l995 à Copenhague, n'atteint pas les 0,25 % en 2000 ! (4) En témoigne aussi le fait que la plupart des instituts d'études ou des centres de recherches spécialisés ont fermé leurs portes ou sont moribonds. La crise de la théorie économique du développement, annoncée dans les années 1980, est en phase terminale : on assiste à une vraie liquidation ! Le développement ne fait plus recette dans les enceintes internationales «sérieuses» : Fonds monétaire internationale (fmi), Banque mondiale, Organisation mondiale du commerce (omc), etc. Au dernier forum de davos, la «chose» n'a même pas été évoquée. Il n'est plus revendiqué au sud que par certaines de ses victimes et leurs bons samaritains : les organisations non gouvernementales(ong) qui en vivent (5). Et encore ! La nouvelle génération des «ong sans frontières» a axé le charity business plus sur l'humanitaire et l'intervention d'urgence que sur l'essor économique. Toutefois, le développement a moins été victime de sa faillite, pourtant incontestable au sud, que de son succès au nord. Ce «retrait» conceptuel correspond au déplacement engendré par la «mondialisation» et par ce qui se joue derrière cet autre slogan mystificateur. Le développement des économies nationales devait déboucher presque automatiquement sur la transnationalisation des économies et sur la globalisation des marchés. Dans une économie mondialisée, il n'existe pas de place pour une théorie spécifique destinée au sud. Toutes les régions du monde désormais sont «en développement» (6). À un monde unique correspond une pensée unique. L'enjeu de ce changement n'est autre que la disparition de ce qui donnait une certaine consistance au mythe développementiste, à savoir le trickle down effect c'est-à-dire le phénomène de retombées favorables à tous. Colonisation des imaginairesLa répartition de la croissance économique au nord (avec le compromis keynéso-fordiste), et même celles de ses miettes au Sud, assurait une certaine cohésion nationale. Les trois D (déréglementation, décloisonnement, désintermédiation) ont fait voler le cadre étatique des régulations, permettant ainsi au jeu des inégalités de s'étendre sans limites. La polarisation de la richesse entre les régions et entre les individus atteint des sommets inusités. Selon le dernier rapport du programme des nations unies pour le développement (PNUD), si la richesse de la planète a été multipliée par six depuis l950, le revenu moyen des habitants de 100 des 174 pays recensés est en pleine régression, de même que l'espérance de vie (voir encadré page 7). Les trois personnes les plus riches du monde ont une fortune supérieure au PIB total des 48 pays les plus pauvres ! Le patrimoine des 15 individus les plus fortunés dépasse le PIB de toute l'Afrique subsaharienne. Enfin, les avoirs des 84 personnes les plus riches surpasse le PIB de la chine avec son 1,2 milliard d'habitants! Dans ces conditions, il n'est plus question de développement, seulement d'ajustement structurel. Pour le volet social, on fait largement appel à ce que Bernard Hours appelle joliment un «samu mondial» dont les ONG humanitaires, les urgenciers sont l'outil capital (7). Toutefois, si les «formes» changent considérablement (et pas seulement elles), tout un imaginaire reste bien en place. Si le développement n'a été que la poursuite de la colonisation par d'autres moyens, la nouvelle mondialisation, à son tour, n'est que la poursuite du développement par d'autres moyens. L'etat s'efface derrière le marché. Les etats-nations du Nord qui s'étaient déjà fait plus discrets avec le passage de témoin de la colonisation à l'indépendance quittent le devant de la scène au profit de la dictature des marchés (qu'ils ont organisée...) avec leur instrument de gestion, le fmi, qui impose les plans d'ajustement structurels. On retrouve toujours l'occidentalisation du monde avec la colonisation de l'imaginaire par le progrès, la science et la technique. L'économicisation et la technicisation sont poussées à leur point ultime. La critique théorique et philosophique radicale menée courageusement par un petit nombre d'intellectuels marginaux (Cornélius Castoriadis, Ivan Illich, François Partant, Gilbert Rist, en particulier) a contribué au glissement rhétorique mais n'a pas débouché sur une remise en cause des valeurs et des pratiques de la modernité. Si la rhétorique pure du développement et la pratique qui lui est liée de l'«expertocratie» volontariste ne fait plus recette, le complexe des croyances eschatologiques en une prospérité matérielle possible pour tous, qu'on peut définir comme le «développementisme», reste intact. La survie du développement à sa mort est surtout manifeste travers les critiques dont il a été l'objet. Pour tenter d'en conjurer magiquement les effets négatifs, on est entré en effet dans l'ère des développements «à particule» (8). On a vu des développements «auto centrés», «endogènes», «participatifs», «communautaires», «intégrés», «authentiques», «autonomes et populaires», «équitables» sans parler du développement local, du micro-développement, de l'endo-développement et même de l'ethno-développement ! Les humanistes canalisent ainsi les aspirations des victimes. Le développement durable est la plus belle réussite dans cet art du rajeunissement des vieilles lunes. Il constitue un bricolage conceptuel, visant à changer les mots à défaut de changer les choses, une monstruosité verbale par son antinomie mystificatrice. le «durable» est alors ce qui permet au concept de survivre. Dans toutes ces tentatives pour définir un «autre» développement ou un développement «alternatif», il s'agit de guérir un «mal» qui atteindrait le développement de façon accidentelle et non congénitale. Quiconque ose s'attaquer au développementisme se voit rétorquer qu'il se trompe de cible. Il ne s'en serait pris qu'à certaines formes dévoyées, au «mal-développement». Mais ce monstre repoussoir créé pour l'occasion n'est qu'une chimère aberrante. Dans l'imaginaire de la modernité, en effet, le mal ne peut pas atteindre le développement pour la bonne raison qu'il est l'incarnation même du bien. Le «bon» développement, même s'il ne s'est jamais réalisé nulle part, est un pléonasme parce que par définition développement signifie «bonne» croissance, parce que la croissance, elle aussi, est un bien et qu'aucune force du mal ne peut prévaloir contre elle. C'est l'excès même des preuves de son caractère bénéfique qui révèle le mieux l'escroquerie du concept, flanqué ou non d'une particule. Il est clair que c'est le «développement réellement existant» - de la même manière qu'on parlait du «socialisme réel» -, celui qui domine la planète depuis deux siècles, qui engendre les problèmes sociaux et environnementaux actuels : exclusion, surpopulation, pauvreté, pollutions diverses, etc. Le développementisme exprime la logique économique dans toute sa rigueur. Il n'existe pas de place, dans ce paradigme, pour le respect de la nature exigé par les écologistes ni pour le respect de l'être humain réclamé par les humanistes. Le développement réellement existant apparaît alors dans sa vérité, et le développement «alternatif» comme une mystification. En accolant un adjectif, il ne s'agit pas vraiment de remettre en question l'accumulation capitaliste, tout au plus songe-t-on à adjoindre un volet social ou une composante écologique à la croissance économique comme on a pu naguère lui ajouter une dimension culturelle. En se focalisant sur les conséquences sociales, comme la pauvreté, les niveaux de vie, les besoins essentiels, ou sur les nuisances apportées à l'environnement, on évite les approches holistes ou globales d'une analyse de la dynamique planétaire d'une mégamachine techno-économique qui fonctionne à la concurrence généralisée sans merci et désormais sans visage. Dès lors, le débat sur le mot développement prend toute son ampleur. Au nom du développement «alternatif», on propose, parfois, d'authentiques projets antiproductivistes, anticapitalistes très divers qui visent à éliminer les plaies du «sous-développement» et les excès du «mal-développement» ou plus simplement les conséquences désastreuses de la mondialisation. Ces projets d'une société conviviale n'ont pas plus à voir avec le développement que l'«âge d'abondance des sociétés primitives» ou que les réussites humaines et esthétiques remarquables de certaines sociétés pré-industrielles qui ignoraient tout du développement (9).
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